Navigations > Témoignages > Port-Napoleon-Monastir, 24-28 février 2009
 



Bois, Mistral et nuits étoilées, une traversée de la Grande Bleue à bord de Fleur de Passion

Du 24 au 28 février 2009, un équipage de douze personnes a convoyé Fleur de Passion de Port Saint-Louis-du-Rhône, dans le sud de la France, à Monastir en Tunisie, où devaient être finalisés les aménagements intérieurs du bateau. Récit d’une traversée de quatre jours marqués, entre autres, par les facéties de l’aéronavale française, la rencontre – furtive - avec quelques dauphins matinaux et… des travaux de couture et de peinture pour confectionner un pavillon de courtoisie tunisien.

Travail de forçat en guise de préparatifs

En ce lundi 23 février 2009, le Mistral souffle sur le sud de la France. 60, 80km/h? Ce vent du nord rend fou. Il est froid et fait claquer tout ce que Port-Napoléon compte de drisses le long des mâts. De jour comme de nuit, sans répit depuis plusieurs jours. Malgré le soleil généreux, quoi qu’encore raz en cet hiver finissant, un bonnet et une veste chaude ne sont pas de trop.

Se calmera-t-il ? En l’état, le vent est trop fort pour nous permettre de larguer les amarres. Une accalmie est annoncée pour le lendemain dans le courant de l’après-midi. L’heure est plus que jamais aux préparatifs.

Il y a 3,8 tonnes de bois à embarquer – à la main ! – et à solidement arrimer sur le pont avant ; plusieurs dizaines de lourds panneaux qui doivent servir aux aménagements du carré central et du poste avant. Le bois coûte cher de l’autre côté de la Méditerranée. Ce travail de forçat nous oblige aussi, vu l’âpreté de la tâche, à ruser et trouver des solutions pour hisser à bord les longues planches et éviter de finir rompus…

L’heure du départ approche

Le lendemain matin, le Mistral ne donne pas signe de vouloir désarmer. Mais à mesure que la journée avance, il semble bien que les prévisions étaient exactes et qu’il faiblira suffisamment pour nous laisser partir sans risque.

Tout ce que le bateau compte d’objets, petits ou grands, légers et surtout lourd, a été arrimé avec forces sangles ou rangé en bon ordre dans les casiers du pont ou les placards du carré : les panneaux de bois sur le pont ; la seconde ancre de Fleur de Passion (200 kg), pas encore à poste et qui repose pour l’instant sur une palette de bois à la poupe ; les kilos de nourriture engrangés en prévision d’une traversée qui s’annonce certes brève, mais au cours de laquelle la faim est une donnée assurée !

Annoncé initialement vers 16h00, le départ est finalement décidé pour les alentours de 18h. Un dernier briefing réunit tout l’équipage, il vise notamment à répartir les rôles à bord : Sébastien, le skipper, Olivier le mécano et Michel l’électro assureront les quarts de 20h à 24h et de 8h à midi ; Pietro (chef de quart, et par ailleurs président de l’association), Sandrine et Samuel assureront ceux de minuit à 4h et de midi à 16h ; enfin Yffic (chef de quart), Jules et Thien ceux de 4 à 8h, et de 16 à 20h. Pour leur part, Christina, Louis et René sont chargés de la préparation des repas.

Le tintamarre des drisses de Port-Napoléon a nettement baissé de volume. Et tandis que le soleil embrase le gréement en bois de Fleur de Passion, Sébastien assigne chacun à son poste pour la manœuvre d’appareillage. Le voilier est « à cul » au bout du port, flanqué à bâbord comme à tribord de bateaux qu’il n’a pas intérêt à aller chatouiller de ses quelque 80 tonnes.

Adieu à la « buvette Chez René »

Vers 18h, passerelle retirée, amarres larguées, c’est le départ. Adieu Port-Napoléon, puisque Fleur de Passion n’y reviendra plus au terme de deux années et de demi de travaux. Salut à toi, « buvette Chez René, restoration (sic !) 24/24 », improbable cabanon amoureusement aménagé sur le quai à l’abri de l’un des conteneurs ayant servi d’atelier et de lieu de stockage tout au long du chantier et qui a accueilli la cohorte de toutes celles et ceux qui, un jour, une semaine ou un mois, ont consacré du temps à la restauration du bateau. Et merci pour tous ces bons moments qu’on y a passés. « Chez René », on ne compte pas les grillades, les sardinades – et même les fondues ! – qui y ont été organisées depuis début 2006, quand Fleur de Passion a établi ses quartiers dans ce petit bout de Camargue. A propos, René, c’est le même que celui mentionné plus haut : un des nombreux bénévoles qui accompagnent le projet depuis quelques années déjà.

Dans le chenal à la tombée du jour

Guidé par le zodiac dans lequel Pietro et Thien ont pris place, Fleur de Passion remonte lentement l’étroit chenal qui mène à la pleine mer, longeant d’improbables cabanes de pêcheurs. Le vent du nord-ouest souffle toujours un bon 20-25 nœuds. A la barre, Sébastien est à l’écoute des indications que Louis lui communique, les yeux rivés sur la sonde. « 12 mètres ! 10 mètres ! » Alors que le soleil se couche derrière les roseaux de la rive ouest, la silhouette paisible du bateau se découpe en ombre chinoise sur le ciel orangé.

Pleine mer et grosses pointures

Au débouché du chenal, une petite mer légèrement formée nous accueille, ainsi que le spectacle de la baie de Fos-sur-Mer avec au loin les lumières de ses complexes pétrochimiques et portuaires. A quelques encablures déjà se profilent d’imposants pétroliers et autres cargos, sur le départ ou en approche de cette zone d’important trafic. Gare !

Le temps de manœuvrer face au vent pour remonter le zodiac à bord, de hisser deux voiles d’avant et l’artimon, et nous mettons le cap au sud-est en direction du phare de Cap-Couronne, à l’ouest de Marseille. En nous faufilant entre les bateaux de commerce, nous ne sommes pas mécontents de nous éloigner au plus vite de cette zone et de nous enfoncer dans la nuit du large.

Premier quart de nuit

Minuit moins quelques minutes, en ce presque mercredi, l’heure de se lever pour prendre son premier quart. Bien emmitouflés dans nos combinaisons, lampe frontale allumée, nous émergeons sur le pont et allons prendre le relais de l’équipe précédente. Tout va bien ? Rien de particulier à relever ? Echange rapide autour de la barre, puis Seb, Olivier et Michel ne se font pas prier pour aller se coucher après une dernière cigarette.

La nuit est froide mais limpide et incroyablement parsemée d’étoiles. Il nous faudra un moment avant de comprendre que durant cette traversée, nos nuits seront sans lune. L’occasion est belle de s’initier à l’astronomie. Sandrine nous apprend ainsi que là-bas sur tribord, pointant vers le haut à droite du ciel, c’est Orion qui forme cette flèche caractéristique. Chaque nuit, nous la retrouverons plus ou moins à la même place, s’effaçant progressivement dans l’horizon à mesure que passent les heures. Face à nous derrière la mâture, qui nous sert de repère dans l’axe du bateau, c’est Hercule, sorte de personnage sans tête tous membres écartelés, autre compagnon de nos nuits étoilées. Hormis les étoiles, nos seules autres distractions sont les tâches phosphorescentes verdâtres à la surface de l’eau. En grappe, ce sont des méduses. Eparses, il s’agit de plancton.

Dauphins du matin, malins

Nous autres gens de la nuit ne l’apprendrons qu’après notre réveil vers les 8 heures : les dauphins sont des matinaux. Un groupe de 5-6 cétacés a montré le bout de son nez un peu plus tôt dans la matinée. L’humeur n’était semble-t-il pas au jeu, puisqu’après quelques rapides passes dans l’étrave du bateau, ils ont laissé Fleur de Passion à sa route pour repartir vivre leur vie. Est-ce que ce sont les mêmes ? Les deux matins suivants, un petit groupe de dauphins fera une apparition fugace similaire, pour le plus grand plaisir des lève tôt d’entre nous.

Quand l’aéronavale d’en mêle

Le soleil était déjà bas sur l’horizon, quand le grondement a empli le ciel limpide. Nous avons tous tourné la tête et aperçu, fonçant au raz des flots, un appareil de la Marine française. Manifestement en patrouille au large, l’avion a effectué une première passe par bâbord, à quelques dizaines de mètres au-dessus de l’eau et moins d’une centaine de mètres du bateau. Puis il s’en est allé reniflé un pétrolier, tout là-bas sur l’horizon, avant de faire une seconde passe, comme pour mieux apprécier un Fleur de Passion sous voile qui, c’est certain, doit valoir le spectacle depuis les airs. Le tout n’a duré que quelques minutes, juste le temps de susciter une excitation à bord.

Méditerranée, où sont tes poissons ?

Les jours et les nuits tiédissent à mesure que nous progressons vers le Sud. Toujours aucune baleine en vue, ce qui nous frustre d’un spectacle que nous espérons jusqu’au dernier instant. Plus inquiétant, malgré les deux lignes de traîne installées à la poupe du bateau, pas le moindre poisson ne viendra mordre en plus de deux jours que nous les avons mises à l’eau. La Méditerranée vidée de ses poissons par une pêche industrielle intensive semble une bien triste réalité… Les quelques-uns d’entre nous qui se sont livrés à ce genre d’exercice dans l’Océan indien sont intarissables sur les poissons qu’on y pêche en un rien de temps. Mais là-bas aussi, est-ce toujours d’actualité ?

Contre mauvaise fortune bon cœur : Jules et Olivier concoctent en grand secret de quoi agrémenter quand même l’ordinaire. Ils fixent au bout d’une ligne une boîte de thon au naturel et attendent goguenard la réaction de Sébastien, qui doit mouliner sec pour ramener sa prise à bord. Hilarité générale !

Trafic et pointes de vitesse

Le vendredi, alors que nous avons passé la pointe Sud de la Sardaigne et que nous approchons du canal de Sicile, le trafic maritime s’anime un peu. La veille déjà, nous avons fait par radio un point météo avec un gros ferry blanc de la COTUNAV qui nous a doublé par tribord.

Beaucoup de pétroliers reconnaissables à leur longueur, de cargos, de ferries et même quelques bâtiments militaires.

Par vent de trois-quart arrière, avec deux voiles d’avant, la grand-voile et l’artimon, Fleur de Passion oscille tout un après-midi entre 6 et 7 nœuds, s’offrant quelques pointes à 8. La performance mérite d’être relevée. Au final, le bateau aura parcouru les quelque 600 milles nautiques séparant Port-Napoléon de Monastir à une moyenne de 6 nœuds, nous fournissant une indication précieuse pour la planification des futures navigations.

Courtoisie, couture et autres artisanats maritimes

Lors du départ trois jours plus tôt, personne ne s’est avisé que nous ne disposions pas de pavillon de courtoisie tunisien : un rectangle rouge avec en son centre un cercle blanc frappé d’un croissant et une étoile rouges. Qu’importe. Sandrine, Thien et Jules improvisent sur la table du carré un atelier de confection. Un peu de couture, de découpage, de collage et de peinture, et le résultat sèche bientôt sous la bôme d’artimon. Le pavillon sera solennellement hissé le samedi matin à la drisse de la barre de flèche tribord, tandis que nous descendons vers Monastir le long de la côte tunisienne.

Baignade monastirienne

Nous n’avons pas pu résister, du moins les plus courageux, l’eau affichant tout de même un modeste 14° : au large de Monastir, en cette fin de matinée de samedi, plusieurs d’entre nous se mettent à l’eau, certains plongeant même depuis le pavois dans une mer lisse comme de l’huile. Quelques brasses plus tard, guidé par le zodiac dans lequel Pietro et Thien ont de nouveau pris place, nous faisons notre entrée dans le port de Monastir pour y effectuer les formalités de douane. Etrange sentiment que de reprendre contact avec la terre et les Hommes.

Nos hommes à Monastir

C’est à El-Guédir précisément, à quelques kilomètres au sud, que le voyage s’achève. Dans ce petit port de pêche, les aménagements intérieurs seront réalisés sous la supervision de Sébastien, Olivier et Michel, qui y installeront leurs quartiers le temps des travaux, jusqu’en juin.

 

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